Laissez-moi vous parler de Madame D.

Laissez-moi vous parler de Madame D.
Violette Perrotte, Chef de projet à la Maison des Femmes

 

Des Madame D., il y en a des milliers. 

Vous les côtoyez sans vraiment les connaître : femmes de chambre dans les hôtels, femmes de ménage dans les bureaux...

En 2013, à la suite de violences de son ex-conjoint, un militaire haut placé, Mme D., la trentaine, fuit son pays d’Afrique sub-saharienne pour la France. Depuis, elle travaille comme femme de ménage dans un grand hôtel à Pantin (93). Elle a fait une demande d’asile mais dort toujours dans la rue depuis son arrivée.

Je la rencontre très peu de temps après mon arrivée à la Maison des Femmes de Saint-Denis, une structure qui accueille des femmes victimes de violences, leur offre des soins médicaux, une écoute, et, si besoin, une prise en charge.
Mme D. se présente à nous pour une chirurgie réparatrice du clitoris – elle a subi à l’âge de 6 ans une excision qui lui cause des douleurs atroces. Le Dr Ghada Hatem, gynécologue et fondatrice de la Maison des Femmes, l’opère et la « répare ».

Quelques mois après cette intervention, Mme D. revient à la Maison des Femmes : sa demande d’asile vient d’être refusée. Si elle rentre au pays auprès de son mari, réparée de son excision, c’est la mort qui l’attend. Elle n’a plus aucun soutien. Nous n’avons pas d’assistante sociale, faute de moyens, mais à la Maison des Femmes, on trouve toujours une solution.

Malgré ma méconnaissance totale du système d’asile en France, il est donc décidé, sous l’œil perplexe de Mme D., que moi, Violette, chef de projet, l’aiderait dans ses démarches. On entame donc la longue procédure d’appel. Je suis une jeune Blanche des quartiers riches, mais Mme D. me fait confiance.

Nous attendons des heures ensemble pour redéposer son dossier, au milieu d’une centaine de personnes venues pour les mêmes raisons. Je découvre le calvaire que ce parcours représente.

Progressivement, un incroyable réseau va se mobiliser autour de Mme D. J’appelle ça « l’effet Maison des Femmes ». Il y a l’avocate qui prend son dossier en main bénévolement, Françoise, épidémiologiste à la retraite, Perrine et Louise, étudiantes, qui l’aident à raconter son histoire. L’audience pour la demande d’asile est fixée, nous passons des jours à la préparer.

Mme D et moi répétons son témoignage, des dizaines de fois. Les traumatismes qu’elles a vécus la font bégayer, perdre la mémoire…  Il faut l’encourager patiemment – « Je parle mal français », s’excuse-t-elle, « Non Madame, vous parlez bien français » est répété mille fois.

Le jour de l’audience, en route pour le tribunal, je reçois un appel de l’avocate, très inquiète : « Mme D. est venue habillée en tenue traditionnelle, le juge ne va pas aimer, trouvez-lui d’autres vêtements. » Françoise court au magasin le plus proche, un Décathlon.

A l’audience, Mme D. s’exprime clairement, comme on l’y avait préparé. L’avocate enchaîne, explique que la réparation de Mme D. est un acte militant en soi, un acte de féminisme, qui va lui coûter la vie si elle retourne dans son pays.

A la sortie, l’avocate nous prévient qu’il y a peu de chances que sa requête aboutisse et qu’il faut nous y préparer. Ne pas garder espoir, plus facile à dire qu’à faire quand on regarde le visage angoissé de Mme D.

Une semaine plus tard, le téléphone sonne, je suis avec Mme D. C’est l’avocate, on retient notre souffle. « Mme D, vous avez gagné, vous allez pouvoir rester. » Les larmes jaillissent.

Si le soulagement avait un visage, ce serait celui de Mme D. à cet instant.  

 

Par Violette Perrotte

 

 

 

 

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